Note brève Xylophagus junki Szilády, 1932 (Diptera, Xylophagidae) retrouvé en Suisse après plus de 60 ans
Author
Haenni, Jean- Paul
Muséum d’histoire naturelle, Terreaux 14, CH- 2000 Neuchâtel; Rudoux, F- 46250 Montcléra, France;
jean-paul.haenni@unine.ch
text
Entomo Helvetica
2019
2019-06-01
12
155
158
http://dx.doi.org/10.5169/seals-985873
journal article
54929
10.5169/seals-985873
095e4ccb-714b-4bde-b5bf-382eb9c97f5c
1662-8500
8086336
En visitant la riche collection de Diptères de Gerhard Bächli à Dietikon, mon attention a été attirée par une grande femelle de
Xylophagus
à l’habitus inhabituel. Après examen approfondi, elle s’est avérée appartenir à
X. junki
Szilády, 1932
. Un caractère particulièrement visible est la base de l’abdomen largement colorée d’orange, contrastant avec le notum et le reste de l’abdomen noir brillant (
Fig. 1
).
Ce
spécimen
est étiqueté «CH-GR:
Nationalpark
2004
,
P. Duelli
leg.» et «
GBIFCH00253163
». Il avait été identifié auparavant comme
X. compeditus
Wied.
in Meig., 1820. Il provient du matériel récolté par P. Duelli dans le cadre de la mise au point d’un outil d’évaluation de la biodiversité, le Rapid Biodiversity Assessment (
RBA
)
(
Obrist & Duelli 2010
). Les Diptères de ces abondantes récoltes (qui n’ont pas été pris en compte dans le RBA) ont été par la suite en grande partie triés à la famille et remontés à sec par G. Bächli. Il est malheureusement impossible de connaître la localité exacte de capture de cette femelle de
X. junki
car quatre sites de piégeage ont été opérés au Parc National en 2004 dans le cadre du programme mentionné plus haut:
trois localités autour du
Munt La Schera
, situées respectivement à
2096 m
,
2344 m
et
2571 m
d’altitude dans les carrés kilométriques 811/169 et 812/169 de la carte topographique fédérale, ainsi qu’une
quatrième localité à
Stabelchod
,
1911 m
d’altitude, dans le carré kilométrique 810 /170
. Cependant ces quatre localités se trouvent toutes dans la même petite région, dans un rayon de moins de
2.5 km
autour d’Il Fuorn. Malgré son imprécision, cette capture de 2004 n’en constitue pas moins la deuxième seulement de
X. junki
pour la
Suisse
.
C’est également la première depuis plus de 60 ans, puisque le seul autre
spécimen
suisse
connu avec certitude avait été capturé en
1938
dans le
Simmental
(
Alpes bernoises
) (
Haenni 1997
)
.
Il est intéressant de noter cependant qu’un autre
spécimen
, d’identité restée incertaine à cause de son mauvais état de conservation, avait été capturé dans la même région en
1913
, précisément au
Punt dal Gall
, à la frontière helvético-italienne, à moins de
5 km
au SSO
d’Il
Fuorn
(
Haenni 1997
).
Les larves des
Xylophagidae
vivent en prédatrices de larves d’autres insectes (Diptères, Coléoptères) sous les écorces d’arbres dépérissants ou morts, encore sur pied ou tombés. Les stades immatures de
X. junki
sont encore inconnus, mais selon
Falk (1991)
, l’espèce semble liée en
Ecosse
aux vieux peuplements de Pin sylvestre
Pinus sylvestris
et
Alexander (2002)
suppose que les larves se développent dans les arbres sénescents des vieilles pinèdes. Sa présence au Parc National
Suisse
est certainement liée aux peuplements de pins, Pin sylvestre et surtout Pin de montagne
Pinus mugo
, dominants dans la région d’Il Fuorn.
X. junki
semble relativement répandue, bien que rare dans le Nord de l’Europe, en Scandinavie (Norvège, Suède, Finlande), dans le nord-ouest, le nord et le centre de la Russie ainsi que dans les pays baltes, comme en témoignent les données récentes (
Hedström 1991
,
Greve & Økland 1995
,
Karpa 2003
,
GBIF 2018
). En Europe centrale, les seules mentions récentes connues de l’auteur concernent l’Allemagne et la République Tchèque, et plus précisément les grands massifs forestiers de la Forêt de Bohême et des Monts des Géants. En Allemagne, quatre spécimens femelles ont été capturés en Bavière, entre 1989 et 2002, dans des milieux tous marqués par la présence de peuplements de Pins sylvestres: Tiergarten Nürnberg, 12.6.1989 (
von der Dunk & Kraus 2014
), Oberpfalz, Ottmaringer Tal,
23.4.1989
(
Hable & al. 2010
), Nürnberg Reichswald, Hutgraben,
3.6.1994
et Nationalpark Bayerwald, Abt. Klosterfilz, 4–
11.5.2002
, (
von der Dunk 2018
). Pour la République Tchèque, seule une photo a été publiée sur la plate-forme naturaliste tchèque BioLib.cz (Vaněk 2014). Le spécimen, une femelle, a été photographié en 2014 par J. Vaněk dans le massif du Krkonoše (
Monts des Géants
) près de la localité de Harrachov au sud de la frontière polonaise (Mumlavský důl,
8.6.2014
). Cependant l’espèce a été trouvée par M. Barták dans plusieurs localités des Krkonoše et de Šumava (Forêt de Bohême) (Barták non publié, in litt.). Par contre, pour les autres pays, les données publiées sont toutes anciennes, la plus récente datant du milieu du
XXe
siècle: France, 1932 (
Haenni 1997
), Suisse, 1938 (
Haenni 1997
), Pologne, 1954 (
GBIF 2018
). Les données font totalement défaut pour les autres pays de la région. Enfin, la situation de
X. junki
est critique en Ecosse, où l’espèce, non retrouvée depuis 1913, est considérée comme en danger d’extinction (
Falk 1991
).
Fig. 1.
Xylophagus junki
, femelle (Parc National Suisse, GR) (échelle: 1cm).
Avec sa grande taille, sa morphologie frappante et ses couleurs contrastantes bien marquées qui la font ressembler à un grand ichneumon, il paraît peu vraisemblable qu’une telle espèce puisse passer inaperçue des entomologistes et des photographes naturalistes.
X. junki
est-elle en voie de raréfaction en
Suisse
? Est-elle encore présente ailleurs que dans le Parc National? Il serait intéressant de la rechercher, en mai-juin, dans les vieilles pinèdes de notre pays.